Bon, voilà,  ça a un peu mûri. Le texte est long mais encore faible... J'ai pas pu faire bref et le mieux pour sentir la vie là-bas est sans doute d'y aller! Il y a peu de photos car je ne me sentais pas d'en faire. Chaque vision en était une en plus, c'était trop facile! Et puis, nos appareils étaient fatigués et leur batterie tiraient un peu la tronche... Comme c'est toujours le cas. Aors voilà un échantillon de là-bas...

Beluga croise les premiers pêcheurs haïtiens vers midi, leurs voiles auburn se détachant sur un horizon plus qu'houleux qui nous fait douter d'une arrivée sereine, nous sur notre 12 mètres en alu et eux, sur des boites d'allumettes qu'il faut constamment écoper. Des haïtiens l'accueillent sur leur bois fouillé à l'entrée de la baie Ferret avant même qu'il arrête son moteur. Les uns nous proposant ceci, les autres cela...  Des cocotiers plus hauts que sur les autres îles, les feuillages et branches bordant la plage engloutissent les habitations du rivage. Aucune n'envahit le paysage, sauf un hotel français un brin mégalomane qui se dessine sur la partie Est de l'anse. Les maisons locales se font plus réservées, contrairement à leurs habitants qui s'accrochent au liston pour nous proposer petits boulot sur le bateau, essence,  gasoil, langoustes, mangues pour quelques dollars ou gourdes. Parmi tous ces berniques haitiens, c'est Wildo qui s'accroche le plus et s'impose finalement comme notre guide en ces lieux. On débarque avec lui malgré la fatigue de la nav. 

Pas de routes sur l'île. Juste des sentiers. Les gens se déplacent à pieds, plus souvent pieds nus que chaussés, ou à motos. Pas de voitures. A terre, on prend un verre au bar, chez Wildo. Pas de murs. Juste des bâches tendues sous des bouts de bois. Sa femme cuisine. Pas de gaz, pas d'électricité.  Du charbon. On boit une bière fraîche.  Pas de frigo. Juste une glaciaire avec de l'eau fraîche.  Malo fait un foot pieds nus avec d'autres enfants. Fanch et Marjane crapahutent sur la plas Timoun. La musique envahit nos oreilles autant que les cocotiers le paysage. Sono branchée sur une batterie de bateau sans doute laissée par un voyageur. Le soir, Ashley nous prépare poulet boucané, bananes plantain et pâtes. Le tout dans une petite paillotte décorée de bouteilles en plastique enfilées en guirlande entre deux  rembardes, envahie par les brûlots une fois le soleil couché.

Le lendemain, la journée commence de bonne heure. Bateau taxi un peu avant huit heures pour la ville des Cayes sur l'île principale, où se trouvent immigration et douanes. Une longue barque déjà bien remplie accoste le bateau.

IMG_9991

Elle repart ensuite vers la plage pour aller chercher une mamy un peu en retard, élégante comme un jour de mariage. Chapeau en feutrine et boucles d'oreilles. Pour monter à bord,  un porteur la saisit dans ses bras et la pose ensuite dans la barque. Une libellule sur le dos du colosse. Le moteur démarre après quelques bouderies mécaniques habituelles mais toujours un peu inquiétantes. Très vite, les embruns de l'étrave qui se heurtent au clapot contraignent le bord à se protéger avec une grande bâche en plastique noir sortie de la proue. L'écope se met en action. Notre taxi a sans doute des allures de Batman vu de loin. De plus près, c'est moins aérien. Les uns sur les autres. Sueurs, éclats de voix créoles et de rire laissant parfois échapper un mot français. Conversation devinée. Échange avec un professeur dépité du népotisme ambiant. Odeurs envahissantes de gasoil. Après trois quarts d'heures d'embruns et d'éclats de voix, le moteur s'éteint. L'ancre en tiges de béton armé se pose. Devant nous s'étend le rivage des Cayes. Magma d'algues et de déchets remués du groin par des cochons noirs. Enfants statiques ou cavalant. Gravats. Tôles.  Habitations branlantes. Pas de quai. Un bâtiment vient nous chercher pour s'approcher jusqu'à la rive. Sa perche s'appuie sur le fond de l'eau. Venise haïtienne. Ca crie, ça braille. Et là, c'est à notre tour de nous faire porter... On suit le mouvement. Ça nous tombe dessus un peu comme ça. Je me sens tout d'un coup soulevée comme autrefois, petite, portée par deux copains qui ont joint leur mains pour former un siège mobile. A chaque étape, des billets glissent de main en main. Wildo nous guide dans le système. On marche sur des déchets, beaucoup. Il y a du monde. Beaucoup. On nous parle. On ne comprend pas tout. Wildo fait un peu bouclier entre nous et eux. On part vers les administrations. Longue marche. Chaleur. Poussière. Soif. Rues perpendiculaires ou parallèles. New York haïtien. Des arcades accouchent d'ombres courbes quand elles sont exposées au soleil, offrent un refuge quand elle ne le sont pas. Jaunes, rouges, oranges, vertes, bleues. Même presque croûlantes, elles colorent les rues qu'elles rendent charmantes comme un arc-en-ciel un vieux béton russe oublié. Motos surchargées comme les bateaux. Fillettes sortant de l'école, les nattes bien serrées, noeuds bleus éclatants, leur père au volant. Vélos. Poules. Voitures cabossées, fumantes. Tout de même quelques unes rutilantes. Chèvres faméliques et chiens errants. On arrive aux services de l'immigration. Sombre couloir suffoquant. Des gens attendent. Beaucoup. Enveloppe à la main. On monte. On attend nous aussi. Mais on est seul et on nous propose un café. Mouvements migratoires? Sorties et entrée? Un balcon donne sur la rue. Drapeau haïtien. Klaxons. Un douanier arrive. Lourdeur exigeante. Besoin de photocopie. Wildo part avec nos passeports. Attente encore. Puis enfin, tampons contre cent dollars pour une semaine. Pas de reçu.  Sa tête ne nous donne pas envie d'insister. On sort. La foule qui était au rez de chaussée suffoquant n'a pas dégonflé ! Maintenant, il nous faut une banque pour du liquide. Sous une arcade,  il y a la banque. Gardes. Fusils à pompe. Gilets pare-balle. Détecteurs de métaux. Dedans, il fait moins chaud mais il y a autant de gardes. Ambiance un peu tendue. Nouvelle attente. Certains habitués s'ensommeillent après nous avoir jeté des regards vaguement étonnés. Leur tête, battue par son propre poids, s'incline inexorablement vers le bas. Des mouches volent et des voix chuchotent. Des gens arrivés après passent avant. Fanch s'endort presque lui aussi. Notre tour arrive mais ça ne donne rien. Il manquerait un numéro sur la carte de banque.  Il faut finalement attendre le distributeur en réparation qui est en panne depuis hier. Un quart d'heure nous dit-on. Mais sera-t-il plus disposé que l'employée? Finalement, on entend le ronronnement de la machine qui nous crache enfin des gourdes. On sort... Longue marche. Chaleur. Poussière. Soif à nouveau. On cherche encore deux trois trucs. Eaux croupies le long des façades. Amas de papiers, boue, plastiques et autres substances non-identifiés mais fort douteuses. Brasero où s'agglutinent de maigres gourmands. Montagne de sacs de charbon. Marchands. Mangues. Noix de coco. Riz. On marche encore puis enfin, on se pose sous une arcade où on boit une bière fraîche,  les enfants de l'eau. On grignote des cacahuètes. On retrouve Fritznel. Notre lien avec l'orphelinat. Il reprendra le taxi boat avec nous.

Une fois de retour à l'île à vache, après quelques hoquets effrayants du hors-bord, on vide le bateau de ses entrailles. Matériel scolaire, médicaments, chaussures, spaghettis, lait infantile,  sauce bolognaise dégueulent du cockpit.

DSCN9968

 

Wildo ne peut s'empêcher de s'emparer d'une petite part de cette cargaison... on lui dit non, on insiste 'c'est pour Soeur Flora'. Il n'entend pas. Le nouveau taxi boat arrive.  On discute du prix. Il devient acceptable. On  charge et on embarque... L'île défile mais on ne voit rien. On est face au vent et les embruns nous obligent à nous refugier sous la fameuse bâche à nouveau jusqu'à ce que le moteur descende enfin dans les tours. La bâche retrouve alors les fonds de la barque qui accoste un quai.

DSCN9969

On débarque,  on décharge.  Là,  à nouveau, une grande gueule qui aurait mieux fait d'aller pêcher avec son oncle, son frère ou son cousin fait le malin et prélève une part de la marchandise... On dit non, mais rien n'y fait. On n'allait pas se battre pour un Picsou magasine et un stylo!

DSCN9970

La moto-remorque arrive. On charge. Il fait chaud encore. Le matériel prend la route. Nous aussi. À pieds. Place déserte. Le marché c'est le lundi et le jeudi... D'une église s'échappent des voix douces, généreuses et des percussions presque caressantes. Ça monte. Collégiens et lycéens descendent, tirés à quatre épingles dans leurs uniformes. Ça crie, ça parle fort, ça nous regarde en coin ou plus franchement.
On arrive à l'orphelinat. Grande porte métallique. Les enfants et soeur Flora sont là, ils ont déjà accueilli la moto. On se joint à eux pour vider la remorque et remplir une sorte de réserve.
Soeur Flora est frêle comme une herbe sur la dune et pas beaucoup plus haute que Marjane. Sa voix est aussi discrète que sa silhouette. Il faut tendre l'oreille pour qu'elle s'y glisse. Elle nous raconte un peu le quotidien, évoque les effectifs, livre quelques anecdotes de la vie du lieu ou de la sienne. On comprend qu'elle souhaiterait davantage s'adonner aux soins et déléguer la gestion de l'ensemble.

On s'égarera à peine dans le lieu avant de rejoindre le quai et notre taxi pour le retour. Grande salle de vie où de l'eau stagne, fuyant des cuves à eau de pluie, attirant moustiques et brûlots une fois le soleil couché. Au milieu, quelques chaises. Une table. Plus loin, le bureau de Flora. Rudimentaire lui aussi. Sobres pharmacie et laboratoire. Fritznel tient à nous faire visiter la maison des volontaires, construite par l'asso qui nous a donné l'adresse... On est captivé par les fourmis infatiguables qui font comme des lézardes dans le mur éclatant.

IMG_9983


Les jours qui suivent se font plus plaisibles. Les visites commerciales en bois fouillé des berniques haitiens sont moins nombreuses. Restent Marchenri et Wendy qui nous rejoignent souvent dans la matinée et en fin de journée, quand l'école n'a pas commencé ou est finie, sans attendre de gourde ou quoique ce soit. Leur bois fouillé mettent le cap sur Beluga sans rien à proposer...Les premières fois étaient magiques mais délicates, comme cette fois où j'ai refusé les cerises de Wendy alors que c'était un cadeau, croyant qu'il voulait me les vendre. Son visage a changé. Mais on s'est expliqué... alors il est revenu avec des cocos, a transformé un coquillage en collier pour Jean-Sam. On joue au Wom, jeu traditionnel que Wendy nous a fabriqué en s'appliquant comme un enfant soigne la formation de ses premières lettres. On rigole. Des enfants aussi rejoignent le bord au premier moment libre. Lélé, Donald, Dimension ( oui, oui, c'est bien ce prénom!). Ça plonge autour de Beluga,  ça dessine, ça part à l'aventure en bois fouillé,  ça regarde des films, ça joue de nouveau au Wom, ça nous apprend le créole, ça chambre, ça puzzlise...

20170602_084420(0)

20170531_090130

 

20170529_174517

 

116316116

Wendy nous guide dans les sentiers jusqu'aux belles plages de l'île,  nous apprend à tirer des cailloux sur les mangues pour les faire tomber, à manger des bâtons de canne à sucre, à couper les coconuts. Il part pour une pêche miraculeuse avec Malo, qu'il prépare généreusement et qu'on mangera tous ensemble le soir autour de la table du carré. D'ailleurs, rares seront les repas qu'on ne prendra que tous les cinq! Chacun dévoile un peu de soi dans tout ça. Regards sombres de Lélé qui s'illuminent de plus en plus souvent. Enthousiasme inébranlable de Wendy. Calme olympien mais toujours un peu ironisant de Marchenri. Curiosité abyssale de Dimension, visage rieur de Donald !  On s'est lié sans que surgisse la question harrassante du dollar. Juste comme ça,  car c'était chouette d'être ensemble. 

Comme cette femme, sur la plage... C'était un jour de fête et on jouait avec des enfants et Wendy. Il faisait des petites chaises et une table avec des capsules de bière réduites à la 2D. Moi, je cherchais par terre bouchons et fines racines pour les transformer en bonhommes. Alors elle m'a tendu un fin filet de pêche avec lequel j'ai pu articuler mes personnages. Juste un lien fin, juste un bout de fil, avec un sourire...