Beluga est toujours mouillé devant Marigot, sur Saint-Martin. Autour de nous, il y a d'autres bateaux dont certains se préparent à transater vers les Açores. Beluga était censé en faire partie. Mais ça, c'était sur le papier. Il semblerait que le voyage nous propose de demeurer voyageurs, encore un peu.
Depuis une semaine, Jean-Sam crapahute à nouveau sur les toits, des toits de tôle et non plus d'ardoises. Il a repris la route du travail, mais en annexe. Comme en témoignent les toitures éventrées et les charpentes en lambeaux, toute l'île cherche des charpentiers couvreurs après le passage d'Irma,. Ils sont accueillis sur un tapis rouge qui ferait pâlir celui de Cannes. Le fait de
rester là nous permettrait donc de renflouer nos caisses qui, suite à nos mésaventures bien connues de vous tous qui nous avez soutenus, sont décidément bien vides. Et ce, plus rapidement qu'en terres bretonnes. Nos cerveaux sont donc entrés en ébullition, les bulles c'était les questions. Le mot retour avait été utilisé, comme celui de boucle à boucler. Un poste m'attendait normalement à Pleyben, en Centre Finistère. On avait dit qu'on rentrait. On avait dit que peut-être, on vendrait le bateau. Puis si
on reste là... Est-ce que je vais devoir démissionner ? Comment sont les écoles et collèges ici ? Et puis, il y a la saison cyclonique, vivra-t-on sur le bateau ou est-ce que nous l'abriterons dans le Sud, nous vivant à terre pendant ce temps ? Ce qui n'est pas forcément mieux en cas de cyclone que de mettre les voiles une fois qu'une alerte retentit. Et si Jean-Sam seul reste là ? Est-ce que ça va être possible de vivre loin pendant un an, même si l'avion se présente comme solution ponctuelle pour se retrouver ? Toutes ces questions ont bouleversé nos nuits, nos journées. On se renseigne, on
budgétise, on trie. Puis peu à peu, ça s'organise. Ça s'éclaire. Un chemin semble se dessiner.
Le plus étonnant, c'est que face aux possibilités, on espérait un peu, secrètement, au fond de nous, que des portes se ferment d'elles-même. Que certains choix soient rendus impossibles par l'administration. Que finalement, notre liberté soit un peu contrainte. C'est plus simple, ou du moins, ça peut faire l'effet d'une soupape pour un cerveau sous pression. Mais non, jusqu'ici, aucune porte ne s'est fermée. Alors, même s'il n'y aura pas de choix parfait, c'est chouette et troublant à la fois car, au bout du compte, il nous revient et en même temps, on en est responsables.
Il semblerait que les enfants, peu à peu, l'aient intégré. Malo hier, alors qu'on discutait ensemble de tout ça, s'exclame en guise conclusion...
« Oh, ben, c'est ça, la vie, non ?
- Comment ça ?
- Ben, changer d'idée, changer de plan ! Il y a une semaine, on croyait qu'on allait traverser vers les Açores, et maintenant, on pourrait bien rester là ! »
Alors voilà, ce n'est pas facile pour eux tous les jours. Ils n'ont à proximité ni famille ni copains fixes, tout comme nous. Mais ils ont ce petit truc en eux, dirait-on, qui commence à pousser...
Reste à savoir si on rentrera dans toutes les cases de la demande de dispo... Dans ce cas, on adaptera à nouveau le cap à prendre !