Beluga a quitté saint-Pierre mardi 5 septembre. On avait envisagé de rester sur ce bout de caillou français une petite semaine, de s'y balader, de se poser un peu et de laisser décanter le choix de notre route future. Mais la lucarne météo qu'on avait sentie depuis Terre Neuve est devenue veranda ensoleillée. Donc après une trop brève journée bullage et balade sur l'île aux chiens, branle-bas de combat. On se prépare au cas où, en laissant passer le coup de brafougne annoncé pour lundi. Le retour du 220V nous remet le bateau d'équerre : notre aspirateur rugit à nouveau, lui qui était contraint au silence depuis les eaux bahamiennes. Il avait de quoi se remplir les entrailles, vous imaginez bien! Avitaillement, pleins d'eau et de gasoil. Entre deux, un bout de baguette garni de calendos! On est prêt. On hésite. L'atlantique nord nous impressionne. Olbia, un autre bateau français, nous pousse un peu la poupe. Le centre Météo France de l'aéroport confirme la fenêtre. Irma, le cyclone en cours mourra sur la Floride et son 'petit', qui deviendra plus tard, le grand José, ne devrait pas être sur zone avant une bonne grosse semaine. Alors on largue les amarres en même temps qu'Olbia, qui lui, visera Douarnenez!

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Route au 90 pour éviter le barrage anticyclonique qui s'étend au sud avec une grosse zone de pétole. Alors qu'on devine encore un peu Saint-Pierre et Terre Neuve, à quelques longueurs à peine, une baleine courbe l'échine, lentement... On prend ça comme une invitation au retour auquel on aspire déjà à peine partis. Il y aura d'autres souffles au loin, une dernière nageoire caudale et la température de l'eau ne fera que chuter. La nuit, nos mains se blottissent dans des gants qu'on avait presque oubliés et nos têtes dans leur bonnet. Le thermomètre du bord était-il déjà descendu si bas? L'eau était à dix degrés, l'air on ne veut pas savoir. Le Sud Ouest soufflait, faisant suer de brumes épaisses les eaux froides des bancs de Terre Neuve. On devinait parfois le soleil ou la lune. Parfois.

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Mais ça grouillait de vie. Des dauphins nous saluèrent de nage en piqué roulé boulé. Et il y a eu les oiseaux. Des petits oiseaux noirs, improbables, qui volent presque comme des papillons. On les avait vus déjà en traversant le golfe du Maine. Là, la nuit, la nuit seulement, ils voletaient autour de nous et nous maintenaient éveillés par leur incessant barouf qui résonnait comme un printemps à la campagne. Il y a eu les fous encore et toujours. Mais attention, ça bosse un fou. Ça trace sans jeter une oeillade. Jamais un fou n'est venu batifoler autour de nous. Et il y a eu les puffins beluga friendly, coup de coeur de l'année! Il nous a fallu trois jours pour laisser derrière nous les bancs. Trois jours pendant lesquels on s'est plus d'une fois demandé comment ils faisaient les mecs, il y a pas si longtemps, pour venir pêcher la morue, ici, en plein hiver... avec des doris à rames, parfois à des jours de leur bateau-mère. Nous, on se calfeutrait dans notre cabane flottante en sortant de temps en temps pour voir si la brume s'était évaporée, un thé fumant entre les mains.

Dimanche, notre Gillot Petre nous annonça qu'on pouvait descendre en loffant pour anticiper le retrait de l'anticyclone. Le roi des Açores allait en effet laisser de la place à une perturbation venue du Sud. On s'est demandé si c'était pas un copain ou la fin de l'autre 'petit' qui suivait Irma... Beluga pointait enfin Flores, navionics nous annonçant une arrivée dans quatre jours. A l'intérieur, on se fait à une vie à bord au près, à laquelle on avait peu gouté jusqu'ici. Le vent est encore souffle caressant et la mer comme en sommeil. On range cependant puzzle et chateaux de cartes.

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On s'empare des mammifères marins qu'on décline en dessins et le jeu d'échec aimanté reste vaillant.

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Les mouvements du bateau restent doux. Mais la perturbation arrive... Le vent forcit et se fait refuseur. Que nenni... passeront pas! Beluga chevauche les vagues qui lui font face, monte et descend du rostre tout en gitant de plus en plus. Mercredi et jeudi, il s'est carrement mis en colère. Soufflant d'abord à 25-30 noeuds, puis à 30, flirtant avec les 40 en rafales sans jamais les étreindre. Merci à lui! Le foc détrône la trinquette. Pour la première fois depuis notre rencontre, la GV prend un troisième ris, n'offrant plus qu'un maigre triangle blanc au vent. Les corps essayent d'anticiper les mouvements plus secs de Beluga. Lui et Zizou font tout pour ne pas enfoncer des pieux dans la mer qui se creuse de plus en plus. Mais parfois ça claque et moi, ça me faisait mal, le gréement qui encaissait chaque marche ratée. On range les mammifères marins et les crayons aussi. Petits et grands assuraient chaque pas en s'appuyant ici ou là. T'as intérêt à toujours avoir une main libre ou presque sinon, c'est un coup à s'retrouver avec une empreinte nasale ou dentaire dans les vaigrages! Un assiette ou un bouquin mal calé volaient parfois, finissant dans un grand paf de l'autre côté du bateau. Est venu le moment où Beluga en a eu marre de tirer des bords carrés dans une mer plus que formée. Nous aussi. On a fait le gros dos après maintes tentatives de route infructueuses. On s'est mis à la cape, le temps que ça passe. Certains grains, d'après le radar, couvrait jusqu'à six milles. Il y a eu des éclairs, au loin. Beluga encaissait les vagues qui s'écrasaient avec force sur le pont. Il s'inclinait sous le vent dans les rafales alors que l'anemo s'emballait. La pluie faisait comme des milliers de danseurs à claquettes au-dessus de nos têtes. Presque deux nuits ont passé comme ça. Attendre. On essayait de repartir parfois... mais c'était pas la peine. La distance parcourue ne valait pas l'effort.

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Un petit matin, le vent a tourné à droite, enfin essoufflé par son trop plein de rage. On est reparti, ayant envie de relancer de la toile mais craignant encore un peu les grains retardataires. Le vent avait tourné mais pas la houle, que Beluga recevait de face... il lui fallait des forces. Fallait tomber le foc pour la trinquette, au moins la trinquette... Le jour s'est levé, les yeux se nichant dans leurs poches frappées par une plus forte gravité que de coutume. T'as le teint blême d'un contrôleur de la RATP et l'énergie d'une caillou. Tu sors le sac. Tu le traines sur le pont jusqu'à l'avant. T'as juste l'impression de tirer un âne mort et de te déplacer comme un éléphant. Tu saisis les mousquetons du foc. Tu peines à les desendrailer. Ton équilibre est mis à mal par les mouvements désordonnés de la mer sur laquelle tu poses le regard. Juste pour respirer, un peu... Et là, tu vois un puffin frais comme un gardon, planer au loin, avec la légèreté d'une feuille qu'emporte l'automne. On n'est pas des puffins! C'est pas notre monde ici... Mais que c'est beau, un puffin!

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